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COUP DE GUEULE - A un an de l'élection présidentielle, la lutte contre l'insécurité routière intéresse-t-elle encore quelqu'un?

Les chiffres de l'ONISR pour mai 2026 sont sans appel : 303 personnes tuées sur les routes de France métropolitaine, soit +7% par rapport à mai 2025. Cyclistes (+50%), jeunes de 18-24 ans, piétons et enfants paient le tribut le plus lourd. Maître Vincent Julé-Parade, avocat spécialisé en droit du dommage corporel et membre du Conseil National de la Sécurité Routière, interpelle la classe politique : combien de morts faudra-t-il pour un sursaut ? Treize ans d'expérience au côté des victimes d'accidents de la route lui ont appris que la violence routière n'est pas une fatalité — c'est un échec de volonté politique. La qualification pénale d'homicide routier ne suffit pas : il faut des contrôles massifs, des sanctions effectives, des infrastructures rénovées et une prévention routière ambitieuse auprès des jeunes. À un an de la présidentielle 2027, la sécurité routière doit devenir une priorité nationale, pas une note de bas de page. Les victimes de la route méritent mieux que l'indifférence.

Chaque mois, l’Observatoire National Interministériel de la Sécurité Routière (ONISR) publie ses chiffres par des communiqués alarmants tombant dans l’indifférence générale, noyés sous le flot de l’actualité politique, économique, internationale.

Chaque mois, des familles entières basculent dans un monde qu’elles n’avaient pas choisi, celui des victimes. Je suis avocat spécialisé en droit du dommage corporel depuis treize ans.

Mais avant d’entrer au barreau, j’ai milité pendant de nombreuses années au sein d’associations de prévention et d’aide aux victimes de la route. Au quotidien, je suis confronté à ce que ces familles traversent. J’ai compris, très tôt, que la violence routière n’était pas une fatalité, c’était un choix de société.

Depuis treize ans, j’accompagne des familles dévastées par un accident, des hommes et des femmes dans la force de l’âge qui se retrouvent cloués dans un fauteuil roulant du jour au lendemain. Je plaide pour que leur souffrance soit reconnue, mesurée, réparée, autant qu’une souffrance peut l’être. Un constat s’impose : notre indifférence collective tue. Elle mutile. Elle détruit.

La semaine dernière, l’ONISR a publié son bilan mensuel, implacable. 266 personnes mortes sur les routes de France. Neuf de plus qu’en mars 2025. Une hausse de 4 %. Les cyclistes paient un tribut terrible avec une progression de près de 60 % de tués dans leurs rangs. Les piétons sont quarante-trois à avoir été fauchés. Les jeunes de 18 à 24 ans sont trente-neuf à ne jamais être rentrés chez eux, soit neuf de plus que l’année précédente.

Autant de vies bouleversées à jamais.

Ces chiffres pourraient être le bilan d’une guerre lointaine. Il n’en est rien. Dernière ce bilan de l’accidentalité se cache une réalité humaine insupportable. Ce sont des visages, des prénoms, des projets de vie. Des enfants qui n’iront pas à l’école lundi matin.

Parmi les unités statistiques de l’ONISR, il y a la famille Klein-Oliveira. Une soirée ordinaire entre un père et ses deux filles. Un trajet banal, presque joyeux après une soirée familiale dans une pizzeria. Une collision frontale causée par un chauffard habitué de la conduite sous l’empire d’un état alcoolique (confirmé par l’enquête), mais jamais sanctionné, car jamais contrôlée. Le père est mort sur le coup, sous les yeux de ses deux enfants de 12 et 6 ans. Nina, âgée de 12 ans a d’un courage immense, sortant son petit frère Gabriel du véhicule largement endommagé et appelant les secours avec le portable de son père. Elle ne le sait pas sur l’instant, mais il est mort, tué sur le coup. Une famille entière anéantie en quelques secondes. Une scène tristement ordinaire sur nos routes de France. Ce drame n’est ni un destin ni une fatalité. C’est le résultat d’un échec collectif, d’une politique publique qui a totalement abandonné la sécurité routière au rang des sujets secondaires.

Combien de familles Klein-Oliveira faudra-t-il encore pour qu’un de nos dirigeants tape du poing sur la table comme le président Jacques Chirac l’a fait en 2002 ?

Soyons justes. Sous la présidence d’Emmanuel Macron, une loi a été votée sur le sujet : celle instaurant la qualification pénale d’homicide routier. Une avancée sémantique, symbolique, attendue depuis longtemps par les associations de victimes. Et je la salue comme telle. Nommer les choses, c’est déjà les reconnaître. Appeler "homicide routier" ce qui était pudiquement désigné comme un "homicide involontaire" constitue un progrès dans la reconnaissance de la souffrance des victimes. Mais seule, une qualification pénale ne sauve pas des vies. Elle les nomme seulement après qu’elles ont été perdues.

La mort de Florian KLEIN en est la preuve. L’homme qui les a percuté, ses filles et lui,  savait-il, au moment de prendre son volant, qu’il risquait désormais d’être poursuivi pour homicide routier plutôt que pour homicide involontaire ? Cela l’aurait-il arrêté ? Non. Parce qu’un ivrogne qui monte dans sa voiture ne calcule ni les conséquences ni les qualifications pénales. Il roule, en prenant le risque de tuer. L’échec politique, c’est qu’un tel individu puisse se tenir en impunité faute de contrôles suffisants.

La dissuasion ne se décrète pas dans un texte de loi voté en séance. Elle se construit dans les faits, par des contrôles massifs, des sanctions effectives, des peines réellement exécutées, une présence sur le terrain. Sur tout cela, le quinquennat qui s’achève aura été silencieux.

On nous parle beaucoup d’insécurité. Les candidats à toutes les élections en font leur fonds de commerce politique. L’insécurité dans les villes, dans les transports, dans les banlieues. Débats télévisés, tribunes enflammées, propositions à la chaîne. Mais l’insécurité routière ne constitue-t-elle objectivement la première des insécurités, au vu de son nombre de victimes et du coût pour notre société tout entière ?  

L’insécurité routière, c’est la vraie insécurité du quotidien. Celle qui ne fait plus les unes des journaux télévisés. Celle dont personne ne se souvient entre deux scrutins. Celle que l’on nomme pudiquement "accidentalité" pour ne pas avoir à en assumer la responsabilité politique. Il serait sans doute trop dangereux politiquement de s’engager sur ce sujet, au risque de mécontenter le conducteur électeur.

La crise des gilets jaunes et des 80 km/h ont laissé des traces et justifient une lâcheté politique. Mais une chose est sûre, ce désintérêt des politiques est un choix assumé, pas une fatalité. Il les engage et les rend comptables du bilan humain qui en découle.

Dans moins d’un an, les Français seront appelés aux urnes pour élire leur prochain président de la République. Les programmes vont fleurir et les promesses s’accumuler. Les grands débats vont s’organiser autour de la sécurité, de la croissance, de l’immigration, de la retraite, du pouvoir d’achat. Que promettra-t-on, concrètement, pour lutter contre l’insécurité routière en 2026 ? Un candidat aura-t-il dans son programme un grand plan global de lutte contre l’insécurité routière intégrant un grand plan de rénovation des infrastructures routières dangereuses, des moyens supplémentaires alloués aux forces de l’ordre pour contrôler vitesse, alcool, stupéfiants au volant, de vrais moyens alloués à une formation et à une prévention digne de ce nom auprès des jeunes conducteurs ?

Quoiqu’il en soit, la question mérite d’être posée : la lutte contre l’insécurité routière intéresse-t-elle encore quelqu’un ?

Combien faut-il de morts sur nos routes pour qu’un candidat inscrive la sécurité routière au cœur de son projet présidentiel, non pas en note de bas de page, en mesure annexe , mais bien comme une priorité nationale assumée, chiffrée et engagée ?

Je ne suis pas naïf, j’ai appris au fil du temps que la sécurité routière est un sujet complexe, que les infrastructures coûtent cher, que les comportements sont difficiles à changer, que les arbitrages budgétaires sont douloureux. Je sais tout cela. Mais je sais aussi que l’indifférence est un choix et que le silence est une décision politique. Ne rien faire face à une hausse de +7 % de la mortalité routière en un trimestre, c’est accepter que des gens meurent pour ne pas avoir à agir au risque de mécontenter.

Les victimes de la route n’ont pas de lobby puissant. Elles n’ont pas de porte-parole au gouvernement, elles ont juste leurs familles dévastées, épuisées, souvent seules face à des procédures longues et incompréhensibles. Elles ont aussi des avocats, des associations qui refusent que leur deuil soit statistique.

Me Vincent Julé-Parade, Avocat à la Cour

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